Les manuscrits juridiques en France et en Angleterre

L’étude du droit dans l’Europe médiévale connut une nouvelle impulsion au XIIe siècle. Joanna Frońska explore la production d’ouvrages juridiques et leur utilisation dans les milieux lettrés à cette période.

Le XIIe siècle fut marqué par un important renouveau du droit. Cette floraison des études juridiques fut fortement influencée par la redécouverte du droit romain ou civil en Italie à la fin XIe siècle. Initialement compilés au VIe siècle par l’empereur Justinien Ier (règne 527-565), ces ouvrages formèrent le Corpus Juris Civilis ou « Corpus de droit civil ». Ils comprenaient aussi bien des opinions de juristes romains que des textes de la législation impériale.

Vers 1130-1140, le juriste bolonais Gratien se donna pour tâche de rendre le corpus de droit de l’Église - le droit canonique - plus accessible à l’enseignement. L’ouvrage de Gratien connu sous le nom de Decretum consistait en une compilation ordonnée de textes comprenant des canons et des décrets des conciles de l’Église, des lettres pontificales contenant des jugements ou solutions juridiques (appelées décrétales), ainsi que des passages des Écritures et des Pères de l’Église. L’étude de ces textes juridiques devenus accessibles prépara le terrain pour la naissance d’une nouvelle discipline et la formation des premières universités. 

Tous les livres de droit n’étaient cependant pas nécessairement produits à des fins universitaires. Les compilations juridiques, notamment le Decretum de Gratien, servaient aussi aux autorités ecclésiastiques d’ouvrages de référence pour résoudre des disputes juridiques et des problèmes administratifs de l’Église. Plus de 150 copies du Décret de Gratien copiées avant 1200 sont conservées dans les bibliothèques modernes et attestent l’importance de ce texte fondamental.

Textes, manuscrits et lettrés 

Les manuscrits juridiques furent largement diffusés au XIIe siècle hors de l’Italie, en Angleterre et en France en particulier. Des copies du droit romain continuèrent de circuler, mais parce qu’elles avaient une application plus théorique que pratique, leur diffusion fut relativement limitée, à juger du nombre de copies conservées et documentées, comme dans les inventaires de bibliothèques.

Certains manuscrits de droit romain durent arriver en Angleterre peu après 1139 avec le maître italien Vacarius qui enseigna à Oxford. Souvent, des clercs érudits et des anciens étudiants faisaient don de leurs livres à des cathédrales et à des abbayes auxquelles ils étaient étroitement liés. L’illustre maître Thierry de Chartres († vers 1150) légua un ensemble presque complet de compilations de Justinien à son chapitre cathédral, à savoir les Institutes, un manuel à l’usage des nouveaux étudiants de droit civil, les Novelles, un ensemble de constitutions publiées par Justinien durant son règne, et le Digeste, un recueil d’opinions des jurisconsultes romains.  

L’évêque de Bayeux Philippe d’Harcourt († 1163) légua à l’abbaye du Bec un ensemble complet du Corpus iuris civilis, ainsi qu’un Decretum. En Angleterre, l’archidiacre de Leicester Hugh Barre (actif vers 1150-1160) offrit une copie du Decretum à la cathédrale de Lincoln à la fin des années 1150. Aucun de ces manuscrits ne subsiste malheureusement.

De même, les ouvrages juridiques circulaient entre l’Angleterre et le continent dans les bagages de leurs propriétaires. Deux copies du Decretum aujourd’hui numérisées dans le cadre du Programme France-Angleterre de la Fondation Polonsky témoignent de façon exemplaire des échanges savants qui eurent lieu entre les canonistes anglais et les écoles parisiennes, comme des relations artistiques étroites qui liaient les deux pays.  

Comme l’atteste son écriture, le premier manuscrit fut écrit en Angleterre (BnF, Latin 3888) et peint par un artiste dont le style est très proche de celui d’un enlumineur continental prolifique, connu sous le nom de Maître de l’abbé Simon. Actif de part et d’autre de la Manche entre les années 1160 et les années 1180, le Maître de Simon décora des livres pour l’abbé Simon de St. Albans († 1183). D’après les ajouts qui remontent au début du XIIIe siècle, tels que le décor filigrané des initiales, cette copie du Decretum fut utilisée en Angleterre à cette période, avant de rejoindre la bibliothèque royale de France au XVIe siècle.

Gratien, Copie décorée du Decretum

Initiale ‘F’ historiée, avec une figure humaine, au début de la IIpartie, causa 36 (BnF, Latin 3888, f. 275r, détail)

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Une deuxième copie du Decretum (BnF, Latin 14316) nous livre une histoire différente. Bien qu’il s’inscrive dans la tradition textuelle française, cet exemplaire fut sans doute, lui aussi, écrit et enluminé en Angleterre. Peu après sa réalisation, il voyagea jusqu’à l’abbaye des chanoines réguliers de Saint-Victor à Paris où il demeura jusqu’à la Révolution.

Copie anglaise illustrée d’un texte de droit canonique

Initiale ‘Q’ ornée d’une hybride jouant de la vielle, au début de la causa 17 (BnF Latin 14316, f. 161v, détail)

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Les relations entretenues au XIIe siècle par l’Angleterre et Saint-Victor et sa célèbre école de théologie sont bien attestées : au moins trois théologiens renommés, Achard (vers 1100-1171), André († 1175) et Richard de Saint-Victor († 1173), qui y enseignèrent au troisième quart du siècle, étaient originaires des Iles britanniques et l’abbaye accueillit plusieurs étudiants anglais.

Au moment où cette copie du Decretum fut exécutée et emportée à Paris, les écoles parisiennes de droit canonique étaient au faîte de leur popularité. Alors que Bologne était demeurée tout au long du Moyen Âge la destination la plus prisée des étudiants de droit, un certain nombre de clercs anglais choisirent Paris pour y effectuer leur formation juridique ou poursuivre leur carrière. Ainsi, Girard Pucelle († 1184), futur évêque de Coventry, enseigna plusieurs années à Paris et l’historien Gérald de Galles († 1223) y étudia également le droit canon. En conséquence, il est possible qu’avant d’enrichir la bibliothèque de Saint-Victor, ce manuscrit ait été utilisé par un étudiant anglais qui étudiait leges et decreta (les lois et les décrétales) dans une école parisienne.

Sens – un centre de production de livres juridiques

Dans les années 1160 et 1170, la cité archiépiscopale de Sens devint brièvement un centre pour la production du livre et la diffusion de textes importants, nouvellement composés. Pourquoi Sens ? Sans doute parce que deux chefs d’Église éminents étaient venus y chercher refuge des conflits politiques. 

Le premier était le pape Alexandre III (vers 1100-1181), chassé d’Italie par l’empereur Frédéric Barberousse (règne 1155-1190) qui en contestait l’élection. À sa place, l’empereur soutint son propre candidat, l’antipape Octavien (1095-1164) qui prit le nom de Victor IV. Alexandre III demeura en exil à Sens de 1163 à 1165. 

Peu après, l’archevêque de Cantorbéry saint Thomas Becket (vers 1120-1170) s’enfuit à Sens en 1166 et y resta jusqu’au début de décembre 1170. Les entourages respectifs de ces deux chefs d’Église rejoignirent celui de l’archevêque local, ce qui accrut la demande en livres et intensifia la circulation des textes. Du fait des conflits qui les opposaient aux autorités temporelles, ils eurent des besoins particulièrement élevés en ouvrages juridiques. Le pape Alexandre continua de légiférer normalement depuis la curie pontificale en exil à Sens, et saint Thomas y poursuivit son litige avec le roi Henri II d’Angleterre (règne 1154-1189). À partir de 1166, Becket fit usage dans ses lettres de citations du Decretum. Il n’est peut-être donc pas surprenant qu’un certain nombre de manuscrits du Decretum attribués à Sens subsistent de cette période.

Le Programme France-Angleterre de la Fondation Polonsky présente un manuscrit juridique enluminé qui peut être situé à Sens sur la base de critères stylistiques. Cette copie du Decretum (British Library, Arundel MS 490), réalisée à la fin du XIIe siècle, contient des commentaires marginaux appelés gloses.

Gratien, Copie française du Decretum

Initiale ‘H’ habitée, au début de la Ière partie, distinction 1 (British Library, Arundel MS 490, f. 7r, détail)

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Très tôt, les manuscrits juridiques présentèrent des gloses expliquant et commentant les concepts juridiques et les conclusions du texte principal. Les gloses du Decretum d’Arundel dérivaient en partie de la Summa super Decretum composée par le canoniste français Étienne de Tournai (1138-1202), un ouvrage qui catalysa l’étude du droit canonique en France. Le manuscrit fut sans doute utilisé dans le nord de la France, peut-être dans une école parisienne. Il parvint dans le courant du XIIIe siècle dans la bibliothèque de l’abbaye cistercienne d’Eberbach en Allemagne.

Le Decretum de Gratien s’ouvre par une introduction, In prima parte (« première partie »), et se compose de trois parties principales : Distinctiones (« distinctions »), Causae (« causes ») et De Consecratione (« De la consécration »). Dans le manuscrit d’Arundel, chacune des divisions principales du texte est illustrée d’une initiale ornée et de lettres d’apparat en or. Ces initiales sont peintes dans le style connu sous le nom de « Channel style », caractérisé par des rinceaux vivement colorés, habités de figures animales ou humaines et entremêlés de grands feuillages. Un examen plus attentif révèle un monde de créatures hybrides ou monstrueuses, souvent munies de longues terminaisons entrelacées dans des formes serpentines imbriquées. Les gloses marginales entourent le texte principal qui occupe le centre des pages.

Le droit civil à Sens

Une copie enluminée d’un texte de droit civil (BnF, Latin 4454) présente des parentés stylistiques avec le « Channel Style », tel qu’il apparaît dans le décor du Decretum d’Arundel, ce qui laisse supposer que ce manuscrit fut également réalisé à Sens. 

Les initiales ornées du manuscrit parisien font cependant état d’une exécution moins précise et leurs fonds sont dépourvus d’or. Les lettres sont enjolivées de créatures hybrides d’une taille démesurée et de figures humaines presque caricaturales, présentant des attitudes et des gestes expressifs, proches de ceux d’une autre copie du Decretum de Gratien, originaire de Sens (Paris, Bibliothèque Mazarine, MS 1287).

Justinien, Digeste

Initiale ‘P’ habitée dans le Digestum novum (« Digeste neuf ») de Justinien (BnF Latin 4454, f. 98v, détail)

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Bien que la décoration du manuscrit ait probablement été réalisée dans les années 1170 ou 1180, l’écriture semble précéder la décoration d’environ une décennie. Le livre contient deux parties du Digeste de Justinien : l’Infortiatum, des textes juridiques abordant principalement des questions de succession et d’héritage, et le Digestum novum (« Digeste neuf »), des opinions de jurisconsultes romains sur la propriété foncière et les cas criminels tels que la calomnie et le meurtre. Chacun des textes fut copié par un scribe français distinct, mais contemporain. Le décor fut ajouté après que les deux parties furent réunies. 

Le manuscrit contient des gloses attribuées à trois fameux professeurs de droit, qui furent actifs à Bologne: Irnerius (vers 1050 - vers 1125), Bulgarus († vers 1167) et Martinus (vers 1100 - vers 1166). Placées dans la première partie du manuscrit (l’Infortiatum), les gloses furent toutes copiées par le scribe du texte principal, ce qui porte à croire que ce scribe avait sous les yeux un manuscrit italien glosé, daté vers 1150-1160. Les livres de droit civil produits hors de l’Italie à cette période sont rares. Il est donc tentant de situer la source qui servit de modèle à ce livre dans l’entourage italien du pape Alexandre III à Sens.

La brève floraison de « l’école d’enluminure » de Sens s’acheva peu après l’abandon de la cité par ses hôtes éminents et après que son archevêque influent Guillaume aux Blanches Mains (vers 1135 - vers 1202) eut quitté son siège épiscopal pour Reims en 1176.

Lectures complémentaires :

Stefan Kuttner et Eleanor Rathbone, « Anglo-Norman Canonists of the Twelfth Century : An Introductory Study », Traditio, 7 (1949-1951), p. 279-358.

Raoul Charles Van Caenegem, Royal writs in England from the Conquest to Glanvill : Studies in the early history of the common law, Buffalo (NY), Hein, 1997 (réimpression de l’édition de 1959, London Selden Society).

Patricia Stirnemann, « En quête de Sens », dans Quand la peinture était dans les livres, Mélanges en l’honneur de François Avril, sous la direction de M. Hoffmann et C. Zöhl, Turnhout, Brepols, 2007, p. 303-311.

The History of Medieval Canon Law in the Classical Period, 1140-1234 : From Gratian to the Decretals of Pope Gregory IX, sous la direction de Wilfried Hartmann et Kenneth Pennington, Catholic University of America Press, 2008.

Anders Winroth, Decretum Gratiani First recension, [site Internet du projet], https://sites.google.com/a/yale.edu/decretumgratiani/

  • Joanna Frońska
  • Joanna Frońska est historienne de l’art. Elle est membre de la Section des manuscrits enluminés de l’Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, CNRS, Paris, où elle est chargée du Catalogue des manuscrits enluminés, Initiale. Ses recherches et ses publications portent sur la production, la circulation et l’usage des manuscrits juridiques médiévaux, l’iconographie juridique et politique, ainsi que l’histoire des collections de manuscrits médiévaux. Elle travaille actuellement à la reconstitution de la bibliothèque du chapitre de Chartres et prépare l’édition de son plus ancien inventaire de manuscrits conservé.