Histoires fantastiques du bestiaire médiéval

Les légendes d’animaux aidaient les lecteurs du Moyen Âge à donner un sens au monde vivant. Elizabeth Morrison explore les histoires merveilleuses et fascinantes du bestiaire médiéval.

Dans Le Roi Lion de Disney, le petit Simba grandit pour devenir le « Roi des animaux ». À propos, vous êtes-vous jamais demandé d’où vient l’idée que le lion est le roi des animaux ? La réponse se trouve dans le bestiaire médiéval, avec une foule d’autres découvertes merveilleuses et exaltantes.

Bestiaire

L’illustration d’un lion dans un bestiaire du XIIe siècle (British Library, Add MS 11283, f. 1r, détail)

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Toutes sortes d’animaux, de la noble licorne à l’humble hérisson, habitent le bestiaire médiéval, un genre de manuscrit qui contient les descriptions de plus d’une centaine d’animaux. Le lion est le premier animal à être cité dans le bestiaire, comme l’énonce le texte : « leo en grec se traduit roi (rex) en latin, parce que c’est le roi des animaux ». Cette idée est désormais si célèbre qu’elle a fait l’objet d’un film de Disney, des siècles plus tard. Si le bestiaire se rapproche le plus d’une encyclopédie d’histoire naturelle du haut Moyen Âge, à la différence des ressources modernes comme Wikipedia qui décrivent les habitats, les classifications scientifiques ou les préférences alimentaires des animaux, les créatures du bestiaire médiéval étaient présentées selon leur place dans la vision chrétienne du monde. Le texte consacré au lion poursuit en expliquant que les lionceaux viennent au monde morts. Le troisième jour, le père lion souffle dessus et les ramène à la vie. Ces faits étaient mis en parallèle avec la Crucifixion du Christ, suivie de sa Résurrection trois jours plus tard. Dans le bestiaire, les animaux du monde étaient interprétés comme la preuve du plan divin de Dieu qui les dotait au commencement des temps de comportements et de traits distinctifs pour refléter les vérités bibliques. 

Origines du bestiaire

Le bestiaire se fondait sur un texte grec du IIe siècle appelé le Physiologus. Ce livre ne présentait que quelques douzaines d’animaux classés sans principe apparent, ainsi qu’un petit nombre d’arbres et de pierres. Chaque phénomène naturel était interprété comme le reflet d’un aspect de la vie du Christ ou de la doctrine chrétienne. Au cours du XIe siècle probablement, on y ajouta des éléments issus des Étymologies, un texte de l’archevêque de Séville Isidore de Séville (vers 580-636). Ce texte fut l’encyclopédie de savoir universel la plus populaire du haut Moyen Âge. Il comprenait près de 250 descriptions d’animaux. L’une des méthodes principales d’analyse d’Isidore consistait à expliquer comment les origines d’un mot spécifique contribuaient à éclairer sa signification (un bon exemple étant le mot « lion » mentionné plus haut), d’où le titre de l’ouvrage. Le texte d’Isidore était habituellement décoré de simples initiales peintes à la plume. 

Isidore de Séville, Copie du Xe siècle des Étymologies

L’initiale O[mnibus] peinte à la plume introduit le livre XII des Étymologies d’Isidore de Séville (BnF, MS lat. 7585, f. 143r)

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À la différence du texte d’Isidore, le bestiaire médiéval s’inscrit dans la tradition du manuscrit enluminé – c’est particulièrement vrai pour certaines versions. Le bestiaire n’était pas un texte figé, c’était un ensemble de textes qui pouvaient être modifiés et recomposés selon de nombreuses combinaisons. Le nombre et l’ordre des animaux pouvaient varier de manière assez significative. Du fait que l’on en savait beaucoup moins sur les créatures du monde que notre société surinformée et que le bestiaire était destiné à montrer la puissance formidable de Dieu, l’ouvrage contenait : des animaux domestiques comme les chats et les vaches ; des bêtes plus exotiques comme les tigres et les crocodiles ; mais aussi des animaux dont on se moque aujourd’hui car ils sont imaginaires ou fantastiques, comme les griffons, les sirènes et les phénix. Souvent, une version du bestiaire était enluminée et ses animaux réorganisés selon les catégories établies par Isidore dans ses Étymologies : animaux terrestres, oiseaux, serpents et créatures marines. La plus ancienne copie de cette version est illustrée de dessins à la plume, dont certains sont rehaussés de couleurs, mais les copies plus tardives contiennent des peintures entièrement colorées. Les animaux terrestres sont introduits par le lion et suivis d’autres animaux sauvages, telle la licorne.

Bestiaire

L’illustration d’une licorne dans un bestiaire du XIIe siècle (British Library, Add MS 11283, f. 3r, détail)

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Allégorie chrétienne et légendes cocasses 

D’après le texte qui l’accompagne, la licorne est une bête sauvage qui ne peut être attrapée qu’en recourant à un habile stratagème. Si une vierge est seule, assise dans la forêt, la licorne s’avancera vers elle de son plein gré et posera sa tête sur ses genoux. Un chasseur peut alors s’approcher sans crainte et tuer l’animal. Cette histoire passait pour être une allégorie chrétienne de l’Incarnation de Jésus dans le sein de la Vierge Marie et de la vulnérabilité du Christ, un homme livré aux mains des hommes. La licorne était donc considérée comme un symbole du Christ dans le monde naturel. Dans cette illustration, la vierge saisit la licorne par sa corne – recherchée pour son aptitude miraculeuse à purifier l’eau. La femme lève le doigt dans un geste d’avertissement adressé au chasseur qui s’approche. Le trône sur lequel elle est assise fait probablement référence à son lien avec la Vierge Marie. 

Bien qu’un certain nombre d’animaux représentés dans le bestiaire se rapportent à une allégorie chrétienne, beaucoup ne sont investis d’aucun sens. Le groupe des animaux terrestres comptait le bonnacon, dont on sait aujourd’hui que c’était un animal mythique.

Bestiaire avec extraits de Gérald de Galles

Le bonnacon émet un jet d’excréments enflammés contre des soldats dans un bestiaire anglais (British Library, Harley MS 4751, f. 11r, détail)

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Le texte explique que le bonnacon a des cornes recourbées vers l’intérieur qui l’empêchent de se défendre. Au lieu de quoi, il se protège en émettant un jet d’excréments enflammés sur une distance de trois acres. Dans cette image, le bonnacon expulse son jet sur un groupe de soldats pris au dépourvu, qui tentent en vain de faire barrage à ses émanations à l’aide de lances et de boucliers. On peut imaginer que le public médiéval trouvait l’histoire aussi drôle que les blagues modernes (il suffit d’imaginer Pumbaa dans Le Roi Lion en bonnacon moderne !). 

Oiseaux et serpents

Les oiseaux forment la catégorie suivante, à commencer par l’aigle.

Bestiaire

Une illustration d’aigles dans un bestiaire du XIIe siècle (British Library, Add MS 11283, f. 16v, détail)

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Dans le bestiaire, l’aigle était identifié au roi des oiseaux, le pendant du lion pour la classe des oiseaux. L’aigle lève la tête vers le soleil pour revivifier sa jeunesse. Les fidèles sont censés lever les yeux vers Dieu pour se renouveler, exactement comme l’aigle regarde le soleil. Ici, l’oiseau royal a les yeux levés et l’artiste lui donne vie à l’aide de quelques simples traits de plume. 

L’un des oiseaux les plus insolites du bestiaire est la grue, bien connue pour sa nature sociale et son implication dans le bien-être du groupe. Son histoire attachante est racontée dans le film d’animation suivant.

Le bestiaire se poursuit par la présentation des serpents : le roi des serpents était le dragon, il suivait les traces du lion et de l’aigle.

Bestiaire avec extraits de Gérald de Galles

Le seul ennemi du dragon est l’éléphant (British Library, Harley MS 4752, f. 58v, détail)

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Le dragon avait la réputation d’être si puissant que son seul ennemi était l’éléphant. Le dragon guettait en bordure du chemin où passait l’éléphant, puis il s’enroulait autour de ses pattes et finissait par étouffer l’énorme pachyderme. De la même façon exactement, le diable embrouille le sot et l’infidèle, puis il les étouffe de ses mensonges. Ici l’éléphant semble plus exaspéré qu’effrayé tandis que le dragon enlace son corps puissant. Compte tenu que l’artiste n’avait probablement jamais vu ces deux animaux, sa manière de rendre les oreilles flottantes, les défenses géantes, la trompe souple et la peau grise de la bête est tout à fait convaincante.

La baleine

Les poissons arrivent en dernière position dans le bestiaire. L’une des histoires les plus irrésistibles met en scène une belua, une sorte de baleine immense.

Bestiaire avec extraits de Gérald de Galles

La baleine est immense au point que les marins peuvent la confondre avec une île (British Library, Harley MS 4751, f. 69, détail)

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La baleine était si grande qu’elle pouvait restée allongée en surface jusqu’à ce que des plantes poussent sur son dos. Les marins de passage qui prenaient l’animal pour une île montaient le camp sur son dos. Ne se doutant de rien, ils allumaient un feu et quand la baleine sentait la chaleur, elle savait qu’elle pouvait entraîner ses victimes dans la mort dans les profondeurs marines. L’artiste a rendu tous ces détails, jusqu’aux expressions paniquées des marins désespérés. La taille et la puissance de l’animal se traduisent par le format de l’image de la belua, qui était souvent la plus grande des illustrations des copies de bestiaires enluminées.

La vitalité et la fougue de son imagerie font du bestiaire l'un des genres les plus émouvants des manuscrits à peintures. Les hommes se sont toujours servis des animaux dans leurs histoires, pour traduire les émotions et les caractères humains dans une perspective anthropomorphiste. Nous pouvons tous être touchés par quelque chose dans le bestiaire et dans ses animaux. En ce qui me concerne, la belua est peut-être l’animal que je préfère. Ce terme latin signifie « bête féroce », c’est donc évidemment le nom que j’ai choisi pour ma propre bête féroce, un labrador retriever chocolat qui est sans doute l’animal le plus inoffensif et le plus amical de la planète. Belua et moi nous asseyons souvent ensemble sur le canapé pour rêver et parcourir les images en ligne du bestiaire médiéval, amusant, édifiant et infiniment fascinant. 

  • Elizabeth Morrison
  • Elizabeth Morrison est Senior Curator of Manuscripts au J. Paul Getty Museum, où elle travaille depuis 1996. Au cours de sa carrière, elle a assuré le commissariat de nombreuses expositions, notamment le commissariat conjoint de l’exposition Imagining the Past in France, 1250-1500 en 2010, arrivée en sélection finale pour le College Arts Association award pour son catalogue exceptionnel. Elle a publié des travaux sur l’enluminure flamande et française, et travaille actuellement à une exposition d’envergure internationale sur le thème des bestiaires médiévaux, programmée à l’été 2019 au Getty Museum.