L’enluminure des manuscrits en Angleterre

Les manuscrits sont le reflet de la créativité des artistes et des scribes. Ils nous renseignent aussi sur les ressources de leurs commanditaires. Kathleen Doyle et Eleanor Jackson rendent compte de l’évolution de l’enluminure dans l’Angleterre du haut Moyen Âge.

La période insulaire

L’Angleterre anglo-saxonne produisit des livres d’une grande beauté et d’un raffinement exceptionnel. Le style des manuscrits confectionnés en Angleterre du VIIe au IXe siècle environ est appelé « insulaire » (littéralement « des îles »). Ce style qui voit le jour en Irlande et en Angleterre est introduit dans les monastères fondés sur le continent par des missionnaires irlandais et anglais. Il se caractérise par la synthèse d’éléments artistiques inspirés de différentes cultures, au nombre desquels des motifs animaliers et des entrelacs empruntés à l’art germanique, des ornements curvilignes abstraits dérivés de l’art celtique, ainsi que des figures humaines et des rinceaux de vignes issus de l’art antique et méditerranéen. 

Évangile d’Otho-Corpus

Le lion, symbole de saint Marc (British Library, Cotton MS Otho C V, f. 27r)

Voir des reproductions de cette œuvre  (2)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Les plus anciens témoignages de la culture manuscrite dans l’Angleterre anglo-saxonne se situent en Northumbrie, un royaume qui s’étendait du nord de l’estuaire de la Humber jusque dans le sud de l’Écosse. La conversion de la Northumbrie fut menée par des missionnaires qui arrivèrent d’Irlande avec des livres. Les manuscrits fabriqués dans les monastères nouvellement fondés reflètent le style des livres irlandais et celui des livres produits ailleurs en Europe. Ainsi, l’abbé Benoît Biscop (vers 628-690), fondateur de l’abbaye de Monkwearmouth-Jarrow, se rend cinq fois dans sa carrière sur le continent et rapporte à chacun de ses voyages des manuscrits et d’autres objets. L’évêque d’Hexham Wilfrid (vers 634 – vers 709) entreprend quatre voyages en Europe. On aménage des scriptoria – des ateliers réservés à l’écriture dans les monastères – notamment à Wearmouth-Jarrow près de Newcastle, dans l’île de Lindisfarne, ainsi qu’à York.

Un premier exemple remarquable de peinture insulaire figure dans une copie enluminée des quatre Évangiles probablement réalisée en Northumbrie au début du VIIIe siècle (aujourd’hui British Library, Cotton MS Otho C V). À ce jour, le livre Cotton Otho est principalement conservé dans deux lieux : les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc qui faisaient partie de la collection du grand antiquaire Sir Robert Cotton (†1631) sont désormais à la British Library ; tandis que les Évangiles de saint Luc et de saint Jean se trouvent à Cambridge (Corpus Christi College, MS 197b). Malheureusement, la portion du manuscrit qui appartenait à Cotton fut endommagée en 1731 par un incendie qui entraîna un rétrécissement de ses pages ; les audacieuses peintures stylisées n’en demeurent pas moins saisissantes. 

D’importants manuscrits insulaires furent également réalisés en « Southumbria », région située au sud de la Humber jusqu’au fleuve Trent, sur laquelle l’archevêché de Cantorbéry exerçait une forte influence. Des figures fondatrices comme saint Augustin de Cantorbéry († 604), premier archevêque de la ville qui dirigea la mission grégorienne de Rome, et Théodore de Tarse (602-690), archevêque de Cantorbéry de 668 à 690 qui fonda une école de premier plan, introduisirent des manuscrits et le style méditerranéen dans cette région. Les lettrés qui affluaient à l’école de Cantorbéry poursuivirent l’œuvre de diffusion des idées et des manuscrits dans toute l’Angleterre méridionale et au-delà.

Bède le Vénérable, L’Histoire ecclésiastique

The Venerable Bede, Historia Ecclesiastica Gentis Anglorum (Ecclesiastical History of the English People)f.5v

Page d’incipit du Livre Ier de l’Historia ecclesiastica de Bède le Vénérable (British Library, Cotton MS Tiberius C II, f. 5v)

Voir des reproductions de cette œuvre  (3)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Une copie de l’Historia ecclesiastica (Histoire ecclésiastique du peuple anglais) de Bède le Vénérable (British Library, Cotton MS Tiberius C II) abrite un bel exemple de ce décor raffiné. Ce livre donne son nom à un groupe de manuscrits confectionnés dans le Kent et la Mercie (correspondant à une région des Midlands de l’Est), parfois appelé groupe « Tiberius ». Les nombreuses créatures animées qui foisonnent dans le texte et se nichent à l’intérieur des initiales ornées évoquent le bestiaire de la ferronnerie produite en Angleterre à la même époque. 

Le style de Winchester 

Au Xe siècle, l’enluminure des manuscrits anglo-saxons bénéficie du mécénat qui accompagne un vaste programme de réforme monastique et l’augmentation du soutien royal à l’Église. Étant donné leur importance politique et religieuse, il n’est sans doute pas surprenant que la plupart des manuscrits enluminés conservés de la dernière période anglo-saxonne aient été produits dans les centres de Winchester et de Cantorbéry. Le premier centre a donné son nom à un style caractérisé par des encadrements chargés de feuilles d’acanthes charnues, peintes de couleurs vives et mêlées à des baguettes d’or, encadrements habituellement cantonnés ou marqués en leurs centres de feuillages plus volumineux. 

Bénédictionnaire de Winchester

Lettres et encadrement en or au début de la première bénédiction de Pâques, bénédictionnaire de Winchester (BnF, MS latin 987, f. 31r)

Voir des reproductions de cette œuvre  (2)

Conditions d'utilisation :

Domaine public

Le splendide bénédictionnaire de Winchester est exemplaire du style de Winchester. Ce volume fait partie d’un groupe de manuscrits à peintures somptueux qui furent probablement réalisés à Winchester dans les dernières décennies du Xe siècle, pendant et après l’exercice d’Æthelwold – évêque de Winchester de 963 à 984 et plus tard reconnu comme saint. Sous son épiscopat, Winchester devint l’un des centres principaux de la réforme monastique et de la production de manuscrits en Angleterre. 

Relations avec le continent et style d’Utrecht 

L’usage du dessin au trait finement détaillé et souvent rehaussé de couleurs ou de lavis, au lieu d’un décor entièrement peint, caractérise également l’enluminure anglo-saxonne plus tardive. Ce style dérive peut-être d’un remarquable psautier continental attesté à Cantorbéry dans la première moitié du XIe siècle et aujourd’hui conservé à Utrecht (Universiteitsbibliotheek, MS 32) – d’où le nom de « style d’Utrecht » (ou « style de Cantorbéry ») parfois attribué à ce type de dessin au trait vibrant et expressif.

Calendrier et textes de comput anglo-saxons

Page de septembre du calendrier, illustrée d’hommes et de chiens chassant un groupe de sangliers ou de cochons sauvages dans une forêt (British Library, Cotton MS Julius A VI, f. 7r)

Voir des reproductions de cette œuvre  (5)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Ce style apparaît dans les scènes animées du calendrier d’un manuscrit réalisé dans le sud de l’Angleterre, peut-être à Cantorbéry, dans la première moitié du XIe siècle.

Prudence, Psychomachia (Combat de l’âme)

L’orgueil et sa chute dans la Psychomachie de Prudence (British Library, Cotton MS Cleopatra C VIII, f. 15v)

Voir des reproductions de cette œuvre  (1)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Les allégories des vices et des vertus figurant dans la copie de la Psychomachie (« Combat de l’âme ») de Prudence, exécutée dans le scriptorium monastique de Christ Church à Cantorbéry à la fin du Xe siècle, offrent un autre exemple de ce style.

Psautier d’Eadwig

Saint Benoît avec des moines (British Library, Arundel MS 155, f. 133r)

Voir des reproductions de cette œuvre  (8)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Dans certains de ces livres, les deux styles (ou plutôt, les deux techniques) apparaissent côte à côte, quelquefois dans la même image. Ainsi, dans le psautier Eadwig (British Library, Arundel MS 155), saint Benoît et le moine prosterné à ses pieds sont entièrement peints et rehaussés d’or par endroits, tandis qu’à droite, les moines de Cantorbéry sont dessinés au trait avec quelques légères touches de lavis.  

Les manuscrits anglais après la conquête 

L’art de la fin du XIe siècle et du XIIe siècle est parfois qualifié de « roman », un terme qui fut employé pour la première fois au XVIIIe siècle pour décrire les langues romanes, puis au début du XIXe siècle dans l’architecture, pour qualifier l’arc en plein cintre que l’on croyait dérivé des constructions romaines (William Gunn, An Inquiry into the Origin and Influence of Gothic Architecture, 1819 ; Arcisse de Caumont, Essai sur l'architecture religieuse du Moyen Âge, particulièrement en Normandie, 1824). 

La période à laquelle ce terme s’applique varie fortement selon les régions. La vaste campagne de construction entreprise par l’abbé Suger (exercice 1122-1151) à Saint-Denis dans les années 1140 marque généralement le début de l’arc ogival dans l’architecture gothique. Appliqué aux autres domaines de l’art, ce terme est plus problématique. Comme l’a résumé un grand spécialiste, « le style roman n’est pas facile à définir » (Zarnecki, Romanesque Art, 1971). Une définition peut-être plus appropriée aux manuscrits – qui trouve sa pertinence ici – serait celle de « fusion anglo-normande » : c’est ce que révèlent les manuscrits réalisés en France et en Angleterre par les générations postérieures à la conquête normande de l’Angleterre en 1066 (J. J. G. A. Alexander, dans English Romanesque Art 1066-1200, Londres, 1984). 

De longue date, l’Angleterre et le continent eurent de fréquents échanges stylistiques et artistiques. Ceux-ci se poursuivirent en Angleterre après la conquête normande, avec l’afflux d’hommes d’Église et de moines venus de fondations normandes pour occuper des fonctions importantes sur l’île. L’Angleterre, par ailleurs, faisait partie au XIIe siècle du vaste empire Plantagenêt qui s’étendait de l’Écosse aux Pyrénées. 

La narration de l’histoire

Passionale (Vies de saints)

Le martyre de saint Démétrios (British Library, Arundel MS 91, f. 107r détail)

Voir des reproductions de cette œuvre  (5)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Après la conquête normande, une particularité de l’enluminure perdura dans l’art anglais : le décor narratif. Le récit vient quelquefois se placer à l’intérieur du corps de l’initiale d’un mot introduisant un texte, donnant alors lieu à une « initiale historiée ». Un recueil de vies de saints réalisé à l’abbaye Saint-Augustin de Cantorbéry en offre des exemples éloquents (British Library, Arundel MS 91). Située à l’est de la cathédrale, l’abbaye fut, comme la cathédrale, un centre important de production de livres avant et après la conquête normande de 1066.

Psautier enluminé de Winchester

La Crucifixion (British Library, Arundel 60, f. 52v)

Voir des reproductions de cette œuvre  (4)

Conditions d'utilisation :

Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Plusieurs psautiers remarquables fabriqués en Angleterre témoignent de la continuité de la production des manuscrits de luxe avec la génération postérieure à la conquête. Avec cette enluminure à pleine page de la Crucifixion, ce psautier (British Library, Arundel MS 60) met l’accent sur l’expérience dévotionnelle liée à la contemplation des psaumes.

Psautier de Cantorbéry ou Psautier anglo-catalan

Douze scènes de la Genèse, du meurtre d’Abel à Joseph amassant du grain (BnF, Latin 8846, f. 1v)

Voir des reproductions de cette œuvre  (8)

Conditions d'utilisation :

Domaine public

La dernière des trois copies du psautier d'Utrecht réalisée à Cantorbéry (BnF, Latin 8846) offre un autre exemple de psautier. Ce livre extraordinairement complexe contient les trois versions des psaumes en latin, disposées en colonnes parallèles. C'est également l'une des deux copies conservées d'une glose anglo-normande sur la version des psaumes appelée l'Hebraicum. Elle contient quatre folios présentant une glose interlinéaire en vieil anglais au-dessus de la version romaine (ff. 103v, 109v, 135 and 154v). Ce livre est introduit par un panorama détaillé de l’histoire biblique, déployant 84 scènes individuelles réparties sur sept pages, de la création du monde à la mort d’Hérode. Dans chacune des scènes, l’essentiel du récit est rendu avec force et concision. 

La diversité, la complexité et la beauté de ces manuscrits réalisés il y a plus de mille ans démentent les hypothèses qui ont voulu voir dans cette période un « âge des ténèbres ». 

Lectures complémentaires :

Anglo-Saxon Kingdoms, éd. Claire Breay et Joanna Story, Londres, 2018.

Kathleen Doyle et Charlotte Denoël, Medieval Illumination : Manuscript Art from England and France 700-1200, Londres, 2018.

Scot McKendrick et Kathleen Doyle, The Art of the Bible : Illuminated Manuscripts from the Medieval World, Londres, 2016 ; traduction française par Anne Levine, L’art de la Bible : manuscrits enluminés du monde médiéval, Paris, Citadelles & Mazenod, 2017.

English Romanesque Art 1066-1200, catalogue d’exposition, Londres, Hayward Art Gallery, 5 avril-8 juillet 1984, Londres, 1984.

The Golden Age of Anglo-Saxon Art 966-1066, éd. Janet Backhouse, D. H. Turner et Leslie Webster, Londres, 1984.

Jonathan J. G. Alexander, Insular Manuscripts : 6th to the 9th Century (A Survey of Manuscripts Illuminated in the British Isles, 1), Londres, 1978.

Elżbieta Temple, Anglo-Saxon Manuscripts 900-1066 (A Survey of Manuscripts Illuminated in the British Isles, 2), Londres, 1976.

George Zarnecki, Romanesque Art, Londres, 1971.

  • Kathleen Doyle
  • Kathleen Doyle a obtenu son doctorat en Histoire de l’art médiéval au Courtauld Institute of Art, University of London ; sa thèse portait sur les manuscrits cisterciens du XIIe siècle et l’utilisation des images dans l’art monastique. Ses recherches actuelles portent sur les manuscrits bibliques enluminés. 

    Elle a assuré avec Scot McKendrick le commissariat de l’exposition financée par l’AHRC, Royal Manuscripts : The Genius of Illumination ; elle a ensuite été chercheur principal dans le projet sur les Royal Manuscripts qui a suivi l’exposition, en codirigeant avec Scot McKendrick le volume 1000 Years of Royal Books and Manuscripts (2013).

  • Eleanor Jackson
  • Eleanor Jackson est conservatrice des Manuscrits enluminés à la British Library. Elle a récemment obtenu son doctorat en Histoire de l’art à l’Université d’York, avec une thèse consacrée aux livres d’Évangiles portatifs insulaires. Ses recherches portent sur les pratiques médiévales de lecture, la mise en page des livres et l’enluminure.