L’enluminure des manuscrits en France

Les dessins et la peinture des manuscrits avaient pour fonction d’orner le texte, de l’illustrer ou de le commenter. Charlotte Denoël dresse un panorama de l’histoire de l’enluminures des manuscrits en France durant le haut Moyen Âge.

Les plus anciens témoins enluminés en France remontent au VIIIe siècle. Comme les exemples anglo-saxons, la plupart des manuscrits français sont des ouvrages liturgiques ou patristiques contenant des textes fondamentaux pour la célébration de la messe et la lecture monastique.

Les manuscrits mérovingiens

À partir du règne de Mérovée – que la tradition considère comme le père de Childéric Ier († 481) et le grand-père de Clovis Ier († 511) –, la dynastie mérovingienne étend sa domination sur les Francs, dont le territoire correspond à celui de la Gaule romaine. L’art mérovingien se caractérise par l’importance de l’ornement symbolique au détriment de la représentation de la figure humaine. Le décor ornemental se limite aux frontispices et consiste en initiales ornées du texte, formées d’éléments zoomorphes, souvent des oiseaux et des poissons, probablement choisis pour leur valeur symbolique.

Saint Grégoire le Grand, Copie mérovingienne des Moralia in Job

Initiale B ornée, dans un commentaire sur Job du VIIe siècle réalisé à Laon (British Library, Add MS 31031, f. 55v)

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Une copie enluminée d’un commentaire sur Job par saint Grégoire le Grand (aujourd’hui British Library, Add MS 31031) est exemplaire de ce type de décor. Dans cette page du commentaire, dont la palette se limite à l’orange, au vert et au brun clair, deux oiseaux et un poisson composent la lettre B.

Les manuscrits carolingiens

L’avènement de Charlemagne (règne 768-814) et de la dynastie carolingienne à la fin du VIIIe siècle, avec la réforme religieuse et culturelle qui l’accompagne, ouvre une nouvelle ère pour les arts somptuaires. L’empereur commande notamment une révision de la Bible qui suscite la fabrication de nouvelles versions de la Bible et des Évangiles. Un grand nombre de ces manuscrits sont réalisés sous la conduite du théologien anglais Alcuin d’York (vers 735-804) à l’abbaye Saint-Martin de Tours, centre majeur pour l’étude de la Bible.

Livre d’Évangiles de Tours du IXe siècle

Page d’incipit de l’Évangile de saint Matthieu (British Library, Add MS 11849, f. 26v)

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L’écriture, la mise en page et la décoration de ces livres sont particulièrement élégantes, comme l’atteste un livre d’Évangiles du milieu du IXe siècle (British Library, Add MS 11849), présentant un encadrement à nœuds d’entrelacs en or et un texte composé de capitales en or sur des bandes pourpres.

Manuscrits du XIe siècle

À la suite des invasions normandes et de la chute de l’empire carolingien, le mécénat impérial disparaît en France et la production de manuscrits opulents décline, tout en se poursuivant dans le Saint Empire sous les souverains ottoniens. Il faut attendre le début du XIe siècle pour que des centres artistiques fleurissent en France. Beaucoup sont des monastères bénédictins, dont certains entretiennent des liens étroits avec l’importante abbaye de Cluny en Bourgogne.

Évangéliaire de Gaignières

Page d’incipit de l’Évangile de saint Matthieu (BnF, Latin 1126, f. 2v)

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Le monastère de Fleury est un foyer important d’activité intellectuelle et culturelle. L’évangéliaire de Gaignières y est copié (BnF, Latin 1126) – probablement par un scribe italien – pour le roi de France Robert le Pieux (règne 996-1031) de la dynastie capétienne.

À la fin du XIe siècle, la vitalité et la diversité de l’art roman ont essaimé dans toute la France. Quantité de livres liturgiques et patristiques sont enluminés à Paris, auxquels s’ajoutent de nouvelles catégories de textes tels que les vies de saints, dont témoigne ce volume de la vie et des miracles de saint Nicolas, réalisé vers le milieu du siècle (BnF, Latin 18303).

Vie et miracles de saint Nicolas

Saint Nicolas et les trois envoyés de Constantin (BnF, Latin 18303, f. 1v (détail))

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Chaque manuscrit reflète un style local associant des éléments du décor carolingien et de nouvelles particularités stylistiques. Le caractère sophistiqué de ces œuvres culmine dans un somptueux Missel produit dans l’abbaye Saint-Vaast d’Arras, dans le nord de la France (BnF, Latin 9436). Le livre a conservé sa reliure précieuse et spectaculaire.

Missel de Saint-Denis

Le Christ en majesté (BnF, Latin 9436, f. 15v)

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Cette peinture très élaborée sur fond pourpre est inspirée de modèles carolingiens et ottoniens. Les compositions inventives et la reliure précieuse du volume concourent à former un écrin visuel somptueux au texte sacré. On constate également à cette période une recrudescence des artistes itinérants qui se déplacent pour travailler dans divers centres monastiques lorsque les artisans talentueux viennent à manquer localement.  

Les manuscrits français du XIIe siècle

Le XIIe siècle est une période de renaissance et de renouveau artistique, ce qu’attestent les enluminures exceptionnelles des manuscrits conservés. Le paysage artistique se transforme, la production s’accroît dans les régions du nord-est de France, à Paris et en Champagne, tandis que l’activité artistique décline dans le sud. De nouvelles solutions stylistiques se font jour, en même temps que la peinture de manuscrit se complexifie. Une nouvelle catégorie de décor secondaire apparaît : la lettre filigranée, initiale ornée de fioritures à la plume.

Bible de Chartres (second de deux volumes)

L’Épouse et l’Époux (BnF Latin 116, f. 12r (détail))

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La splendide Bible de Chartres datée du milieu du XIIe siècle, aujourd’hui conservée en deux volumes, illustre certaines de ces tendances. Les grandes initiales élégantes témoignent d’un grand raffinement et s’accompagnent de délicates lettres filigranées. Les couleurs bleue et rouge dominantes, le tracé linéaire des figures et des draperies, de même que le décor végétal stylisé des initiales peintes, révèlent des parentés évidentes avec l’évolution du vitrail et de la sculpture dans la cathédrale de Chartres et l’abbaye de Saint-Denis.

Comme durant la période précédente, les Bibles destinées aux communautés de moines ou de chanoines forment une proportion importante de la production des manuscrits enluminés. Toute fondation nouvelle se doit d’avoir une Bible pour la lecture durant les offices et les repas.

Bible de l’abbaye de Foigny

Initiale I ornée, au début de la Genèse (BnF, Latin 15177, f. 19v)

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La Bible de l’abbaye de Foigny réalisée à la fin du XIIe siècle est exemplaire des réalisations de cette époque. Conçue dans un format monumental (515 x 365 mm), elle se compose de quatre volumes. Comme dans la Bible de Chartres, des initiales historiées ou ornées introduisent les différents livres, et des lettres filigranées ponctuent les transitions entre les chapitres. Le tracé linéaire et la saturation des surfaces suggèrent des affinités avec l’art mosan. Celles-ci témoignent peut-être de la circulation des artistes professionnels entre les communautés religieuses et les différentes régions de France.

Saint Jérôme, Traduction du Chronicon d’Eusèbe de Césarée

Initiale V avec saint Jérôme écrivant (BnF, Latin 14624, f. 1r (détail))

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La participation croissante de scribes et d’artistes laïcs est également mise en évidence par un recueil de chroniques probablement commandé par le prince Henri de France († 1175), frère cadet de Louis VII (règne 1137-1180). Ce manuscrit raffiné présente de grandes initiales ornées de feuillages, exécutées par un artiste professionnel actif en Champagne, dont le style s’apparente au « Channel style », largement répandu en Angleterre et dans le nord-est de la France à la fin du XIIe siècle. L’illustration de textes non bibliques ou non liturgiques montre que le décor enluminé s’étend alors à d’autres types d’ouvrages.

De nouvelles illustrations sont créées pour des textes de l’Antiquité classique et des ouvrages juridiques, ainsi que pour des écrits exégétiques et théologiques. Le recueil des œuvres du savant théologien Richard de Saint-Victor offre, par exemple, un nouveau type de décor avec la création de diagrammes illustrant le texte.

Richard de Saint-Victor, Écrits théologiques

Élévation du temple d’Ézéchiel du côté nord (BnF, Latin 14516, f. 248r)

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Cette copie a pu être exécutée à l’abbaye Saint-Victor sous le contrôle direct de Richard. Ces innovations apparaissent encore de manière évidente dans un manuscrit de Flavius Josèphe copié dans le nord de la France, peut-être au monastère Saint-Pierre de Corbie.

Flavius Josèphe, les Antiquités judaïques et la Guerre des Juifs

Scènes de la Création (BnF, Latin 16730, f. 3r)

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Tous ces exemples de manuscrits reflètent l’importance du rôle de l’illustration dans la production manuscrite d'apparat dans les dernières décennies du XIIe siècle. Ils annoncent l’évolution ultérieure de l’enluminure des manuscrits.

  • Charlotte Denoël
  • Conservateur à la Bibliothèque nationale de France depuis 2002,  Charlotte Denoël y est depuis 2011 chef du service des manuscrits médiévaux. Archiviste paléographe et conservateur des bibliothèques, Charlotte Denoël est spécialiste des manuscrits de l’époque carolingienne, ainsi que de l’enluminure du haut Moyen Âge et de l’époque romane, et s’intéresse également à l’histoire des bibliothèques médiévales. Parallèlement à son activité à la Bibliothèque nationale de France, Charlotte Denoël enseigne l’histoire de l’enluminure à l’École nationale des chartes et y organise des séminaires et des stages de formation continue sur les manuscrits médiévaux. Elle est également membre du conseil de laboratoire du Centre Jean Mabillon.