La production de manuscrits dans la France et l’Angleterre médiévales

Durant le haut Moyen Âge, des livres ont été confectionnés dans des monastères, partout en France et en Angleterre. Calum Cockburn présente quelques sites de production majeurs qui furent actifs entre 700 et 1200.

Les manuscrits médiévaux fournissent souvent des indices permettant d’identifier les monastères qui les ont conçus. Certains livres contiennent des cotes ou des annotations médiévales révélant l’identité de leurs propriétaires ou indiquant leur ancienne appartenance à des bibliothèques monastiques. De même, quelques scribes ou enlumineurs dévoilent leur nom dans les colophons inscrits sur la page manuscrite. 

Les manuscrits numérisés dans le cadre du programme France – Angleterre de la Fondation Polonsky proviendraient de plus de 140 centres de production de livres, actifs entre 700 et 1200. Cet article présente une sélection de certains d’entre eux, qui eurent une production importante de manuscrits en Angleterre et en France à cette période. 

Angleterre

Plus de 250 manuscrits ici numérisés ont été réalisés en Angleterre. La production d’au moins 150 d’entre eux peut être attribuée à des monastères situés dans des villes nommées à travers tout le pays, notamment à Cantorbéry, Winchester et Durham.  

Cantorbéry

On sait que près de cinquante manuscrits inclus dans le programme ont été conçus dans la ville archiépiscopale de Cantorbéry. Durant le haut Moyen Âge, Cantorbéry était le siège de deux monastères éminents, l’abbaye Saint-Augustin et Christ Church, ce dernier étant rattaché à la cathédrale.

L’abbaye Saint-Augustin

L’abbaye Saint-Augustin est fondée au cours des premières années du VIIe siècle et consacrée au missionnaire saint Augustin de Cantorbéry († 604), envoyé par le pape saint Grégoire le Grand († 604) pour convertir au christianisme les royaumes de l’Angleterre anglo-saxonne. Ce monastère fut un centre majeur de production de livres, avant et après la conquête normande de 1066. Un catalogue conservé de la bibliothèque de l’abbaye laisse supposer qu’elle rassemblait 1900 volumes à la fin du XVe siècle. 

Ce Passionale du XIIe siècle, un recueil de vies de saints, est attribué à l’abbaye Saint-Augustin en raison de son écriture et du style de ses enluminures. Le manuscrit contient de nombreuses initiales historiées (des lettres de plus grand format abritant des images) qui marquent le début de chaque texte. L’une d’elles représente l’archange Michel combattant le dragon. 

Passionale (Vies de saints)

Passionale (Vies de saints) de l’abbaye Saint-Augustin, Cantorbéry (British Library, Arundel MS 91, f. 26v, détail)

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Christ Church, Cantorbéry

La communauté monastique de la cathédrale Christ Church avait son propre scriptorium, une salle du monastère réservée à l’écriture et à l’enluminure des manuscrits. Ce scriptorium prospéra pendant la réforme monastique anglaise qui eut lieu à la fin du Xe siècle, sous l’archevêque Dunstan († 988). Les moines qui y travaillaient produisirent alors de nombreuses œuvres de grande qualité, notamment le Psautier d’Eadwig qui tire son nom du scribe et enlumineur probable qui y travailla, Eadwig Basan.  

Psautier d’Eadwig

Une représentation de David et Goliath dans le Psautier d’Eadwig réalisé à Christ Church, Cantorbéry (British Library, Arundel MS 155, f. 93)

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Le scriptorium de Christ Church poursuivit sa production de manuscrits après la conquête normande de 1066. L’un d’eux est un recueil illustré d’ouvrages scientifiques et astronomiques copié au XIIe siècle (aujourd’hui British Library, Egerton MS 3314). Il présente une note introductive en latin révélant le nom de l’un des scribes du manuscrit, un moine nommé Salomon : 

Peccator ego Salomon ecclesie Christi dictus monachus, cum modernorum compotistarum diligenter scripta revoluerem, apud illos notulas repperi, quibus aliqua quae ab antiquis dicta sunt diffusius iocunde breuitatis compendio colligantur. 


Moi Salomon, pécheur, moine de Christ Church, en lisant attentivement les écrits d’astronomes modernes, j’ai découvert parmi eux des notes qui, bien que discutées plus en détail par les anciens, devraient être compilées en un résumé d’une brièveté plaisante. 

Salomon écrivit plusieurs textes au début du manuscrit, de même qu’il ajouta ses propres annotations et corrections à un certain nombre d’autres textes. 

Comput, astronomie et calcul sur les doigts

Un manuscrit scientifique du XIIe siècle réalisé à Christ Church, Cantorbéry (British Library, Egerton MS 3314, f. 74)

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Winchester

Seize manuscrits numérisés dans le cadre de ce programme ont été confectionnés à Winchester. Sous le règne anglo-saxon, Winchester est la capitale du royaume de Wessex, centre royal et évêché éminent. En 901, le roi Édouard l’Ancien (règne 899-924) y fonde une abbaye bénédictine appelée la New Minster (« Nouveau Monastère »). Elle est bâtie à côté de l’Old Minster, la première église chrétienne de Winchester établie en 648 et devenue une cathédrale dans les années 660. La New Minster est riche, elle possède plusieurs reliques importantes et quantité de biens fonciers. Le scriptorium monastique de cette abbaye produisit un grand nombre des livres enluminés qui nous sont parvenus de la fin de la période anglo-saxonne (vers 950 – vers 1100). 

Ælfsige, un moine de la New Minster, compila ce livre de prières illustré au premier quart du XIe siècle. Dans une inscription, il identifie le destinataire du volume : Ælfwine, doyen de la New Minster, devenu abbé en 1031. 

Frater humillimus et monachus Ælsinus me scripsit, sit illi longa salus. Amen.

Ælfwinus monachus aeque decanus compotum istum me possidet. Amen. 


Le très humble frère et moine Ælfsige m’a écrit, puisse sa vie être longue. Amen. 

Le moine et diacre Ælfwine me possède [ce livre]. Amen. 

Livre de prières d’Ælfwine

Une représentation de saint Pierre, du Livre de prières d’Ælfwine réalisé à la New Minster, Winchester (British Library, Cotton MS Titus D XXVI, f. 19v)

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Durham et le nord de l’Angleterre

La production de manuscrits ne se cantonne pas au sud de l’Angleterre. Vingt-six des manuscrits numérisés dans le cadre de ce programme proviennent du nord du pays, notamment de Rievaulx, Kirkham, Fountains Abbey et de la ville de Durham. 

La première arrivée des Saxons et des Normands

A manuscript page featuring a king with a long beard

Copie illustrée de De primo Saxonum adventu (« La première arrivée des Saxons »), réalisé dans le nord de l’Angleterre (British Library, Cotton MS Caligula A VIII, f. 29r)

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L’évêque normand de Durham Guillaume de Saint-Calais († 1096) fonde à Durham en 1083 un prieuré bénédictin. Cette institution rassemble une importante bibliothèque, dont subsiste aujourd’hui un fragment de liste dénombrant les livres ayant fait partie de sa collection. D’après cette liste, le monastère avait au moins soixante-dix livres en sa possession au milieu du XIIe siècle. Un nombre important de ces manuscrits avaient été écrits et enluminés dans son propre scriptorium. L’une des plus anciennes copies conservées de la chronique de Siméon de Durham De Exordio Ecclesiae Dunelmensis (« Histoire de l’Église de Durham ») est supposée y avoir été copiée au début du XIIe siècle.

Siméon de Durham, De Exordio Ecclesiae Dunelmensis

Copie du XIIe siècle de De Exordio Ecclesiae Dunelmensis de Siméon de Durham, réalisée à Durham (British Library, Cotton MS Faustina A V, f. 25r)

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France

La plupart des manuscrits numérisés dans le cadre de ce programme ont été fabriqués en France. 300 d’entre eux au moins ont été attribués à des scriptoria monastiques nommés, actifs dans tout le pays entre 700 et 1200. Plusieurs de ces scriptoria étaient établis à Paris, à Corbie (abbaye Saint-Pierre) et à Saint-Omer (monastère Saint-Bertin), dans le nord de la France. 

Paris 

Durant le haut Moyen Âge, Paris est un foyer intellectuel fécond, célèbre pour l’École cathédrale de Notre-Dame qui attire des personnalités royales et ecclésiastiques venues y étudier de l’Europe entière. Plus de quarante manuscrits numérisés à l’occasion de ce programme ont été réalisés dans cette ville. Paris et ses environs abritent de nombreuses fondations monastiques qui s’adonnent à la fabrication de manuscrits, notamment les abbayes Saint Victor, Saint-Maur, Saint-Germain-des-Prés et Saint-Denis, situées à l’extérieur de la ville. 

La fondation de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés à la périphérie de Paris remonte au VIe siècle, au roi franc Childebert Ier (règne 511-558). Primitivement dédiée au saint martyr Vincent de Saragosse († vers 304), elle est placée au XIIe siècle sous le vocable de Saint-Germain d’Autun († 576), l’un des premiers évêques de Paris. À plusieurs reprises au IXe siècle, les Normands pillent et incendient l’abbaye, mais ses bâtiments sont reconstruits en pierre vers l’an 1000. Elle devient ensuite un scriptorium et un lieu d’étude de premier plan, bénéficiant largement du patronage royal. 

Le manuscrit ci-dessous, réalisé à l’abbaye vers le milieu du XIe siècle, est une copie décorée du poème De Laudibus sancta crucis (« Louanges de la sainte croix ») de Raban Maur († 856). Elle contient trente illustrations de grand format, dont un portrait du roi franc et empereur Louis le Pieux (règne 814-840), représenté en miles Christi, soldat du Christ.  

Raban Maur, De Laudibus sanctae crucis

Copie illustrée du poème de Raban Maur De Laudibus sancte (« Louanges de la sainte croix »), réalisé à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés de Paris (BnF, Latin 11685, f. 5v).

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Un artiste talentueux connu sous le nom d’Ingelard composa le volumineux décor du manuscrit. Les illustrations de six autres manuscrits conservés, produits à Saint-Germain à la même époque – notamment un recueil hétérogène de textes historiques et scientifiques (BnF Latin 12117) et une vie du saint patron de l’abbaye (BnF Latin 12610) – s’apparentent aux œuvres de cet artiste.

Ouvrages scientifiques et historiques illustrés

Image d’une scène d’exécution, exécutée par Ingelard, moine de Saint-Germain-des-Prés (BnF, Latin 12117, f. 104v, détail)

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La vie et les miracles de saint Germain

Portrait de saint Germain, peint par Ingelard, moine de Saint-Germain-des-Prés (BnF, Latin 12610, f. 40v)

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L’abbaye de Corbie 

La reine Bathilde († 680), veuve du roi mérovingien Clovis II (règne 639-657), fonde l’abbaye Saint-Pierre de Corbie en Picardie vers 660. Du Ve au VIIIe siècle, les rois mérovingiens règnent sur la Francia – dont le territoire couvre la surface de la France actuelle et certaines parties de l’Allemagne et du nord de l’Italie. L’abbaye de Corbie est un centre de production du livre sous l’empire franc. À son apogée, elle abrite quelque trois cents moines ainsi qu’une vaste bibliothèque, une école monastique et un scriptorium réputé pour son style d’enluminure et ses écritures distinctives. L’écriture de la caroline minuscule, devenue un modèle de calligraphie en Europe entre 800 et 1200, est supposée avoir été élaborée à l’abbaye autour de 780. 

Corbie produit encore des livres enluminés au XIIe siècle. Vingt-six manuscrits numérisés dans le cadre de ce programme proviennent de l’abbaye Saint-Pierre, notamment ce recueil illustré d’écrits sur la pénitence. Le frontispice du manuscrit présente le portrait d’un moine agenouillé en habit noir, offrant un livre à saint Pierre et à saint Jean l’Évangéliste. Une inscription placée au-dessus du moine l’identifie à FRATER HERBERTUS DURUS SENSUS. Herbert Dursens a copié divers autres manuscrits confectionnés à Corbie au milieu du XIIe siècle. L’un d’eux (aujourd’hui BnF Latin 12004) est introduit par un poème acrostiche en latin révélant son nom. Un copie illustrée de De Ecclesiasticis officiis (« Des offices religieux », aujourd’hui BnF Latin 11850) d’Amalaire de Metz contient une image similaire d’Herbert présentant un livre aux saints patrons de l’abbaye.

Ouvrages sur la pénitence

Un recueil d’ouvrages sur la pénitence réalisé à l’abbaye de Corbie (BnF Latin 12270, f. Bv)

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Saint-Bertin

L’abbaye de Saint-Bertin est fondée au VIIe siècle dans le nord-ouest de la France par l’évêque Audomar de Thérouanne († vers 670), également connu sous le nom de saint Omer. Initialement consacrée à saint Pierre, elle reçoit par la suite un nouveau nom en l’honneur de son deuxième abbé Bertin († vers 709). Le scriptorium de l’abbaye prospère au Xe siècle sous l’abbatiat d’Odbert († vers 1007) qui manifeste un intérêt particulier pour l’enluminure de manuscrit. Plusieurs livres somptueusement décorés sont réalisés à l’abbaye au cours des années suivantes. L’un de ces manuscrits est aujourd’hui connu sous le nom des Évangiles de Saint-Bertin. Ce livre d’Évangiles contient les portraits des évangélistes Matthieu et Luc peints dans des tons roses et verts sur un fond d’or bruni. 

Évangiles de Saint-Bertin

Un portrait de l’évangéliste saint Luc dans les Évangiles de Saint-Bertin (BnF Latin 278, f. 17v)

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Il est attesté que des scribes et des illustrateurs anglais ont traversé la Manche pour se rendre à l’abbaye Saint-Bertin, et plusieurs manuscrits qui y ont été produits attestent l’influence des styles artistiques anglo-saxons. De la même manière, la production de manuscrits anglo-saxons a influencé les scriptoria monastiques de Fécamp, du Mont-Saint-Michel et de Préaux en Normandie, surtout pendant le siècle qui a suivi la conquête normande de l’Angleterre. Quarante-cinq manuscrits numérisés dans le cadre du programme Polonsky ont été fabriqués dans les monastères de cette région côtière du nord de la France.

Évangiles de Préaux

Une page enluminée d’un livre d’Évangiles réalisé à Préaux, en Normandie (British Library, Add MS 11850, f. 62r)

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Lectures complémentaires

C. R. Dodwell, The Canterbury  School of Illumination, 1066-1200, Cambridge, 1954. 

Symeon of Durham : Historian of Durham and the North, sous la direction de David Rollason, Stamford, 1998.

Charlotte Denoël, « Le scriptorium de Saint-Germain-des-Prés au temps de l’Abbé Abelard (v. 1030-1060) : les manuscrits enluminés par Ingelard, scriptor honestus », dans Saint-Germain-des-Prés, Mille ans d'une abbaye à Paris, Paris, 2015, p. 159-212.

Richard Gameson, The Earliest Books of Canterbury Cathedral : Manuscripts and Fragments to c. 1200, Londres, 2008.

Julian Luxford, St Augustine’s Abbey, Londres, 2017. 

Kathleen Doyle et Charlotte Denoël, Enluminures médiévales. Chefs-d’œuvre de la Bibliothèque nationale de France et de la British Library, 700-1200, Paris, 2018.

  • Calum Cockburn
  • Calum Cockburn est doctorant à University College London. Sa recherche porte sur la représentation de l’enfer dans la littérature en vieil anglais et l’enluminure des manuscrits insulaires entre 700 et 1100. De juillet 2018 à mars 2019, Calum a effectué un stage de master à la British Library où il a travaillé pour le Programme France – Angleterre de la Fondation Polonsky.