Les saints dans les manuscrits médiévaux

La vénération des saints faisait partie intégrante de la culture médiévale. Tuija Ainonen explore une collection de manuscrits dans lesquels figurent des vies et des portraits de saints.

La vénération chrétienne pour les saints s’enracine dans une longue tradition. Remontant aux martyrs qui mouraient au nom de leur foi aux premiers siècles de l’ère chrétienne, elle s’est répandue et développée par la volonté de l’Église médiévale ; elle a perduré jusqu’à nos jours où beaucoup de croyants la considèrent comme une part essentielle de leur foi. Les saints étaient des personnes reconnues pour leur foi et leur vertu au point d’être vénérés publiquement après leur mort. 

Durant la période médiévale, les livres racontant les vies des saints connurent une grande popularité. Les saints incarnaient un idéal chrétien et représentaient des modèles à suivre pour vivre selon les principes de la foi chrétienne. De nombreuses copies de ces récits nous sont parvenues dans les manuscrits médiévaux. Le Programme France-Angleterre de la Fondation Polonsky a numérisé plus de cent manuscrits contenant des textes hagiographiques (relatant les vies des saints). Les copies luxueuses de ces textes étaient souvent accompagnées d’images illustrant leurs vies. 

Les vies des premiers saints et martyrs chrétiens

Les martyrs qui vécurent durant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne furent les saints les plus populaires du Moyen Âge. Dès l’époque de la persécution des chrétiens dans l’empire romain, les martyrs tués pour leur foi firent l’objet d’une vénération. Les histoires de leurs vies et de leurs morts courageuses se répandirent dans toute la chrétienté. Des recueils de ces histoires n’ont cessé d’être transcrits et lus dès le haut Moyen Âge et durant toute la période médiévale. 

Ainsi, ce manuscrit du début du IXe siècle réalisé à Cantorbéry rassemble des récits de la mort des premiers martyrs chrétiens. Parmi eux figurent l’apôtre Philippe tué à Héliopolis en Anatolie (en Turquie actuelle), saint Sébastien († vers 288) exécuté par l’empereur romain Dioclétien (règne 284-305), sainte Agnès († vers 304) et sainte Agathe († vers 251), devenues martyres pour avoir voulu préserver leur virginité et refusé de se marier. De telles histoires étaient souvent lues en des occasions particulières, comme celle de la fête du saint (le jour où le saint était mort, était devenu un martyr et avait accédé au paradis). 

Vies de saints illustrées

Un recueil de vies de saints réalisé au IXe siècle à Cantorbéry (BnF, Latin 10861, f. 2r)

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Initiales historiées

Un Passionale est un recueil de vies de saints organisé selon le calendrier liturgique. Il relate la souffrance des saints et des martyrs. Dans les copies ornées d’un décor recherché, les lettres initiales qui marquent le début de chaque vie sont souvent historiées, c’est-à-dire qu’elles contiennent une sorte de condensé visuel de l’histoire du saint racontée dans le texte. Dans certaines initiales, plusieurs événements qui se sont déroulés à différents moments de la vie du saint se combinent de manière à composer un récit visuel très élaboré. 

L’initiale historiée C(um) (quand) de l’image reproduite ci-dessous rapporte l’histoire du martyre de saint Démétrios († 306). Ce saint fut tué à Thessalonique durant un combat de gladiateurs organisé pour célébrer la visite de l’empereur Maximien (règne 286-308). Arrêté parce qu’il prêchait, saint Démétrios fut amené devant l’empereur. Le texte rapporte qu’une barrière circulaire avait été érigée autour du monarque qui « prenait plaisir à voir verser le sang humain ». Dans la partie supérieure de l’initiale, Maximien, reconnaissable à sa couronne et à son sceptre impérial, est penché au-dessus de la palissade. Au centre, un jeune homme frappe Lyaeos, le champion favori de l’empereur. Dans la scène représentée en bas à gauche, Maximien enrage de la défaite de Lyaeos et ordonne de tuer saint Démétrios. 

Passionale (Vies de saints)

Martyre de saint Démétrios (British Library, Arundel MS 91, f. 107, détail)

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Les saints patrons et leurs miracles

Les monastères furent nombreux à produire des livres contenant les histoires des vies de leurs saints patrons (les saints jouant le rôle de protecteurs et intercesseurs célestes d’une communauté monastique). En atteste un volume illustré présentant le récit de la vie et des miracles de l’évêque de Myre saint Nicolas († vers 343), qui connut une grande popularité en Orient. Lorsqu’en 1087, ses reliques furent transférées de Myre à Bari, dans le sud de l’Italie, sa renommée se répandit également en Occident. L’histoire de sa vie est relatée dans un manuscrit de la fin du XIe siècle qui fut peut-être copié au prieuré Saint-Arnoul de Crépy (fondé entre 935 et 943), au nord de Paris. Bien que la plupart des bâtiments du prieuré aient été détruits, on sait qu’il abritait une chapelle consacrée à saint Nicolas.

La première enluminure à pleine page de ce volume illustre l’un des miracles les plus fameux de saint Nicolas. Saint Nicolas, reconnaissable à son auréole, est assis à gauche, face à trois officiers de l’empereur Constantin (règne 306-337). Leurs bonnets phrygiens caractéristiques rappellent leur mission en Phrygie (un royaume situé dans l’actuelle Turquie). Envoyés par Constantin pour dompter une rébellion en Phrygie, ces hommes avaient été témoins du sauvetage par Nicolas de trois innocents condamnés à l’exécution. Lorsque Constantin condamna à son tour les officiers, ils invoquèrent le saint pour les sauver. Saint Nicolas apparut en songe à l’empereur qui les épargna.

Vie et miracles de saint Nicolas

La vie et les miracles de saint Nicolas (BnF, Latin 18303, f. 1v)

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Saint Germain

Un recueil de textes sur la vie et les miracles de l’évêque de Paris, saint Germain (vers 496 – 576), nous livre un autre exemple de vie de saint illustrée. Ce volume fut copié au milieu du XIe siècle à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, qui abrita un scriptorium florissant sous l’abbé Adelard (exercice 1030-1060). Le manuscrit contient une copie de la Translatio sancti Germani episcopi Parisiensis relatant la translation (le transfert) en 756 des reliques du saint dans une sépulture de l’église abbatiale Saint-Vincent (ancien vocable de Saint-Germain-des-Prés), située hors les murs. Le texte est précédé d’une image de saint Germain représenté en évêque entre deux moines en habit, peut-être des officiants de l’Eucharistie, dont l’un tient un livre ouvert et l’autre un vase. 

La vie et les miracles de saint Germain

Image de saint Germain, évêque de Paris, fondateur et patron de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, Paris (BnF, Latin 12610, f. 40v)

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Ce livre était probablement utilisé pour les lectures de divers offices religieux de l’abbaye. Les sermons et le récit des miracles accomplis par le saint s’accompagnent d’instructions précises concernant les occasions où ils doivent être lus. Ainsi, il est dit que l’un des sermons doit être « lu à la Vigile de la Déposition de saint Germain ». 

Autres portraits de saints

Des portraits de saints patrons pouvaient également côtoyer des textes traitant d’autres sujets. Un manuscrit confectionné à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés contient une copie des Homélies sur l’Ancien Testament écrites par Origène d’Alexandrie († vers 253). Ce texte est précédé d’une illustration à pleine page des deux patrons de l’abbaye, saint Germain et saint Vincent de Saragosse († 304). 

Les deux saints se tiennent sous une arcade. À gauche, saint Germain est représenté avec les attributs épiscopaux, la mitre et la crosse, tandis que saint Vincent porte l’habit de moine et tient un livre dans la main gauche. Saint Germain tient un long phylactère sur lequel le scribe Edmundus, qui s’est identifié en inscrivant son nom, recommande son âme aux prières des moines. Le phylactère tenu par saint Vincent contient un anathème, une condamnation à l’encontre de quiconque serait tenté de dérober le volume à l’abbaye. Il se peut que le portrait des deux patrons ait été inclus dans le manuscrit en guise de marque de propriété. La présence de l’anathème suggère que l’image était peut-être destinée à décourager d’éventuelles tentatives de vol du manuscrit. 

Origène, Homélies sur l’Ancien Testament

Portrait de saint Germain et de saint Vincent, les deux patrons de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, Paris (BnF, Latin 11615, f. 2v)

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Saint Thomas Becket

Beaucoup de saints furent canonisés tout au long du Moyen Âge. L’un des plus célèbres fut l’archevêque de Cantorbéry Thomas Becket (exercice 1162–1170). Becket fut engagé dans un conflit qui l’opposa au roi Henri II (règne 1154-1189) au sujet de l’indépendance de l’Église vis-à-vis de la Couronne. Par suite de ce différend, il fut assassiné dans la cathédrale de Cantorbéry le 29 décembre 1170. L’événement bouleversa la chrétienté et Becket fut rapidement canonisé comme martyr, trois ans plus tard. 

Alain de Tewkesbury (avant 1150 – 1202), qui fut prieur puis abbé de Tewkesbury, composa un recueil épistolaire ayant trait à ce conflit. Cet ouvrage contient les plus anciennes représentations du meurtre de l’archevêque : elles illustrent une lettre de Jean de Salisbury († 1180) qui fut un témoin oculaire de l’événement.

Les enluminures de ce manuscrit relatent la succession des événements. Au registre supérieur, saint Thomas est attablé à son dîner lorsqu’un messager annonce l’arrivée de quatre chevaliers représentés à droite, au-delà de la porte. Au registre inférieur, les chevaliers armés font irruption dans la cathédrale et attaquent Becket agenouillé devant un autel. Il se peut que le chevalier brandissant l’épée soit Reginald Fitzurse si le petit motif zoomorphe ornant son bouclier peut être identifié à un ours (ursus en latin). À droite, quatre personnages prosternés vénèrent saint Thomas sur sa tombe. La châsse de saint Thomas à Cantorbéry attira des pèlerins de toute l’Europe.

Martyre de Thomas Becket

La plus ancienne illustration du martyre de saint Thomas Becket (British Library, Cotton MS Claudius B II, f. 341r)

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Une autre représentation de l’événement apparaît dans la grande initiale I illustrant la copie d’une lettre adressée à Becket par le pape Alexandre III (exercice 1159-1181), rédigée à Bénévent le 10 mai 1169. Trois médaillons retracent l’arrivée des chevaliers à la cathédrale de Cantorbéry, l’assassinat de l’archevêque et les funérailles de Becket.

Martyre de Thomas Becket

Trois médaillons représentant le martyre de saint Thomas Becket (British Library, Cotton MS Claudius B II, f. 214v)

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La vénération des saints fut une pratique inhérente à la vie monastique au Moyen Âge. En témoignent les nombreux manuscrits contenant des textes et des enluminures hagiographiques.

  • Tuija Ainonen
  • Tuija Ainonen a étudié au Centre for Medieval Studies de l’Université de Toronto de 1999 à 2006. Depuis, elle a enseigné le latin et travaillé au catalogue des fragments de livres médiévaux de la Bibliothèque Nationale de Finlande. Ses recherches portent sur la culture des manuscrits médiévaux, les dictionnaires bibliques et l’organisation des informations sur la page manuscrite. Elle a publié des traductions de lettres pontificales et coédité une traduction de la règle de saint Benoît en finnois. 

    De 2016 à 2019, Tuija a dirigé pour la Fondation Polonsky le programme de numérisation des manuscrits antérieurs à 1200 de la British Library et a piloté le Programme France – Angleterre 700-1200 de la Fondation Polonsky.