L’Antiquité classique

Cillian O’Hogan présente une introduction aux nombreuses œuvres classiques qui façonnèrent la conception médiévale de la littérature et de l’étude des sciences.

Bien que les œuvres des grands auteurs de l’Antiquité grecque et romaine aient été lues tout au long du Moyen Âge, elles n’étaient pas classées dans la catégorie de la « littérature classique » ou du genre « classique », selon les termes en usage de nos jours. Les auteurs que nous considérons aujourd’hui comme des « classiques », tels Virgile (70 - 19 av. J.-C.) et Cicéron (106 - 44 av. J.-C.), étaient plutôt classés dans la même catégorie que les auteurs chrétiens tardo-antiques, comme saint Augustin d’Hippone (354-430), saint Jérôme (vers 347-420) et Prudence (348 - après 405). De plus, on voyait en eux des auctores – terme qui signifie « auteurs », mais qui est aussi investi du sens d’ « autorités » ou modèles à suivre au regard du style et de la forme.

À juger de la quantité de manuscrits conservés, les auteurs classiques ne furent jamais aussi populaires que les textes bibliques ou théologiques. Mais ils ne passèrent jamais complètement de mode et leur influence est sensible aussi bien dans les copies médiévales qui subsistent de leurs œuvres que dans les citations et les références qui émaillent d’autres ouvrages.

Instruction et érudition classique dans l’école

Au début du Moyen Âge, les grands auteurs antiques continuèrent d’être au cœur de l’enseignement scolaire comme ils l’avaient été dans l’Antiquité. Le latin demeura la langue commune de l’Europe occidentale et la maîtrise du latin littéraire savant continua d'exiger l’étude approfondie des auteurs classiques tels que Virgile et les auteurs tardo-antiques.

Un grand nombre de traités de grammaire et de métrique latine qui subsistent du haut Moyen Âge s’inspirent massivement des textes de l’Antiquité tardive qui, eux-mêmes, citent copieusement les grands auteurs (en particulier Virgile et Cicéron) dans le souci d’instaurer des normes littéraires.

Aldhelm et les auteurs classicisants

Dans l’Angleterre du VIIe siècle, l’établissement d’une école à Cantorbéry par Théodore de Tarse (602-690) et saint Adrien de Cantorbéry († 710) marqua le début d’un âge d’or de l’étude et des lettres anglo-saxonnes. Chose inhabituelle pour le haut Moyen Âge occidental, le grec y était enseigné, conjointement au latin.

Aldhelm (vers 639 - 709), qui affirme (à juste titre) avec fierté être le premier écrivain anglo-saxon de vers latins, s’impose comme la figure classicisante la plus marquante de la période. Sa poésie révèle l’influence prégnante de deux auteurs antiques : Virgile et Prudence. Ce dernier était extrêmement populaire dans l’Angleterre du haut Moyen Âge comme l’attestent les nombreux manuscrits abondamment glosés qui subsistent de la période anglo-saxonne.

Un bel exemple nous est fourni par une copie enluminée de la Psychomachie de Prudence (aujourd’hui British Library, Cotton MS Cleopatra C VIII), un bref poème épique allégorique sur le combat des vertus et des vices. Les écrits d’Aldhelm en prose et en vers foisonnent de références à divers auteurs antiques ; en plusieurs occasions, par exemple, il se compare explicitement à Virgile.

Aldhelm prouve sa maîtrise de l’hexamètre dactylique, le mètre de l’épique latine, et établit des normes pour les poètes classicisants à venir.

Prudence, Psychomachia (Combat de l’âme)

L’orgueil et sa chute, illustrés dans la Psychomachie de Prudence (British Library, Cotton MS Cleopatra C VIII, f. 15v)

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La poésie n’est pas la seule à fournir des témoignages de l’Antiquité classique. Dans la prose, des auteurs latins du Moyen Âge citaient leurs prédécesseurs antiques et s’y référaient fréquemment. En atteste l’Encomium Emmae Reginae, une œuvre écrite en 1041 ou 1042 à la gloire d’Emma de Normandie (vers 985-1052) et conservée dans une copie qui fut peut-être présentée à Emma elle-même (aujourd’hui British Library, Add MS 33241).

Dans le prologue de cette œuvre, l’auteur anonyme cite L’Énéide de Virgile comme un exemple plus ancien de panégyrique. D’autres références à Virgile et à différents poètes latins parsèment toute l’œuvre, donnant ainsi une idée du niveau d’érudition attendu dans la littérature de circonstance écrite pour la cour d’Angleterre de Knud le Hardi (vers 1018-1042).

Encomium Emmae reginae

Emma et ses fils Knud le Hardi et Édouard, représentés dans l’Encomium Emmae Reginae (British Library, Add MS 33241, f. 1v)

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Science classique et instruction

Les ouvrages techniques et savants de l’Antiquité étaient très populaires au Moyen Âge. Ceux qui traitaient de l’astronomie, du monde naturel et de la grammaire étaient particulièrement prisés. Durant l’Antiquité classique, un certain nombre de traductions latines avaient été effectuées de l’ouvrage en grec Phénomènes d’Aratos de Soles (vers 315 - avant 240 av. J.-C). De ces traductions qui portent toutes le nom d’Aratea, subsistent plusieurs copies somptueusement enluminées remontant à la période allant du IXe au XIIe siècle.

Un exemple figure dans la partie datée du XIIe siècle d’un manuscrit contenant les Aratea de Cicéron illustrées de miniatures de constellations (aujourd’hui British Library, Cotton MS Tiberius C I). Le manuscrit comprend également de courts extraits relatifs à l’astronomie, écrits par d’autres auteurs antiques.

Cicéron, Aratées avec scolies

Illustration sous forme de calligramme du Canis major (« Grand Chien », constellation de Sirius) dans les Aratea de Cicéron (British Library, Cotton MS Tiberius C I, f. 28r)

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La littérature grecque et son influence

La littérature grecque classique continua d’être beaucoup lue et étudiée à Byzance. Dans l’Occident latin, cependant, seul un petit nombre de lettrés avaient une connaissance suffisante du grec pour pouvoir lire Homère ou Platon dans le texte. Mais si les écrivains et les lettrés médiévaux ne connaissaient pas la langue, il apparaît clairement qu’ils avaient toujours conscience de l’importance de la littérature grecque, telle que la transmettaient les traductions, les paraphrases et les résumés des auteurs classiques latins.

Les mythes grecs étaient surtout connus à travers les Métamorphoses d’Ovide (43 av. J-C. - 17/18 apr. J.-C.). Ce poème épique qui abordait le thème de la métamorphose dans la mythologie était particulièrement populaire aux XIe et XIIe siècles. Les récits de la maison royale maudite de Thèbes mettant en scène des personnages comme Œdipe et Antigone étaient également connus par le poème épique largement diffusé de la Thébaïde de Stace (vers 45 – vers 96).

Quant à l’histoire légendaire de Troie, ceux qui ne pouvaient pas lire Homère devaient se contenter de l’Ilias Latina, une version condensée en latin de l’Iliade, dont la longueur était d’environ un sixième de l’original. S’ajoutaient à ces sources deux ouvrages essentiels en latin de l’Antiquité tardive, des récits de la guerre de Troie présumés être beaucoup plus anciens : le de Excidio Troiae, censé être de Darès le Phrygien, un prêtre troyen antérieur à Homère, et l’Éphéméride attribué à Dictys de Crète, compagnon du héros homérique Idoménée. Ces trois textes constituèrent la base des connaissances sur la guerre de Troie dans l’Occident latin médiéval.

Flavius Josèphe, les Antiquités judaïques et la Guerre des Juifs

Scènes de la Création représentées dans cette copie des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe (BnF, Latin 16730, f. 3r)

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Quelques rares auteurs grecs bénéficièrent de traductions latines plus complètes (pas toujours précises). L’auteur Flavius Josèphe (37- vers 100) en est un exemple éloquent. Ses ouvrages sur l’histoire juive, les Antiquitates (Antiquités judaïques) et de Bello Judaico (Guerre des Juifs), furent traduits en latin dans l’Antiquité tardive et furent massivement lus et copiés dans l’Occident médiéval. En témoigne un beau manuscrit réunissant ces deux livres qui fut peut-être réalisé à Corbie, dans le nord-est de la France, vers la fin du XIIe siècle (aujourd’hui BnF, Latin 16730).

Un coup d’œil à la liste des manuscrits numérisés dans le cadre du Programme France-Angleterre de la Fondation Polonsky permettra de se rendre compte de la popularité constante dont jouirent les auteurs classiques latins entre 700 et 1200. Au cours des siècles, les goûts évoluèrent : ainsi, la prédilection pour Virgile au début du Moyen Âge fut remplacée au XIIe siècle par un engouement pour tous les écrits d’Ovide. Il apparaît clair cependant que l’Antiquité classique continua de façonner et influencer les lecteurs tout au long du Moyen Âge.

  • Cillian O’Hogan
  • Cillian O’Hogan est professeur assistant de latin médiéval à l’Université de Toronto, où il s’est spécialisé dans la poésie latine de l’Antiquité tardive et dans la transmission et les mutations de la littérature classique durant le haut Moyen Âge. Il a publié des travaux sur les poètes latins tardifs Prudence et Claudien, de même que sur la traduction irlandaise médiévale de l’œuvre du poète épique latin Lucain. Il travaille en ce moment à un livre sur l’histoire de la lecture dans l’Occident latin à la période tardo-antique. Il a précédemment été conservateur des Études classiques et byzantines à la British Library.