Une illustration dans un manuscrit du poème de Raban Maur intitulé Les Louanges de la Sainte Croix.

Le Moyen Âge latin

Pourquoi le latin était-il aussi important au Moyen Âge ? Cillian O’Hogan étudie le développement du latin médiéval et la manière dont cette langue s'est perpétuée après la chute de l'empire romain.

La langue latine est née au début du premier millénaire avant notre ère dans le Latium – une région qui correspond approximativement au Latium italien actuel. Parce que c’était la langue parlée par les habitants de Rome, le latin s’est diffusé parallèlement à l’expansion de l’empire romain : des millions de personnes dans l’Antiquité l’écrivaient, le lisaient et le comprenaient, en Europe, en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Le latin n’a cependant pas disparu avec la chute de l’empire romain d’Occident au Ve siècle. Au contraire, il a continué d’être utilisé comme langue du savoir dans l’ensemble du monde médiéval : non seulement dans les régions qui avaient fait partie de l’empire romain, mais aussi dans des territoires que les Romains n’avaient jamais conquis, comme l’Irlande.

Un recueil d’œuvres de Virgile

La première page d'un manuscrit rassemblant des œuvres de Virgile, avec une grande initiale habitée d'oiseaux, de créatures animales et de la figure d'un scribe.

Un recueil d’œuvres de Virgile du XIe siècle (BnF Latin 16236, f. 2r)

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La proportion élevée sur ce site de manuscrits écrits en latin, par rapport à ceux écrits dans d’autres langues, témoigne de l’importance considérable du latin tout au long du Moyen Âge, particulièrement durant la période allant de 700 à 1200. Quand nous parlons du Moyen Âge en Europe occidentale, nous parlons avant tout du Moyen Âge latin. La plupart des manuscrits conservés de cette époque sont en latin, qui est demeuré la langue des savants, de la littérature et des institutions ecclésiastiques, éducatives et politiques pendant tout le Moyen Âge.

Richard de Saint-Victor, Écrits théologiques

Un diagramme à pleine page de la représentation en élévation du temple d'Ézéchiel, dans un manuscrit du XIIe siècle des écrits théologiques de Richard de Saint-Victor.

Théologien renommé du XIIe siècle, Richard de Saint-Victor a écrit plus de trente ouvrages en latin (BnF, Latin 14516, f. 248r)

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Domaine public

Le latin et l’Église

En premier lieu, le latin était la langue de l’Église. Tous les offices religieux se faisaient en latin, et la Bible était connue en Europe occidentale dans sa traduction latine appelée la Vulgate, effectuée par saint Jérôme († 420) à la fin du IVe siècle. De ce fait, le latin était considéré comme l’une des trois langues sacrées, avec le grec et l’hébreu. Même ceux qui ne savaient pas lire le latin l’entendaient à la messe. 

Le latin est resté la langue officielle de l’Église puisque les affaires du clergé étaient généralement traitées en latin, comme l’attestent les lettres du diacre lettré anglais Alcuin d’York (vers 735 – 804). Sa volumineuse correspondance (en partie conservée à la British Library, Harley MS 208) comprend de nombreuses lettres adressées à des communautés religieuses d’Angleterre et de France.

Recueil de lettres d’Alcuin

Une page de texte d'un recueil épistolaire du IXe siècle d'Alcuin d'York.

Lettre d’Alcuin adressée à Lucia et Columba , sœur et fille respectives de l’empereur Charlemagne, mentionnées par leurs surnoms à la fin de la ligne 7 (British Library, Harley MS 208, f. 34r)

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Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Le latin et l’éducation

En second lieu, le latin a conservé son importance en raison du rôle fondamental joué par la littérature et les traités éducatifs de l’Antiquité romaine dans les écoles médiévales. Les manuels et les grammaires de référence pour l’apprentissage du latin ont été compilés dans l’Antiquité tardive. Ces œuvres, écrites notamment par Donat ou Priscien de Césarée, ont été utilisées durant tout le Moyen Âge. 

Priscien de Césarée, Institutiones grammaticae

Une page d'un manuscrit du XIe siècle des Institutions grammaticales de Priscien de Césarée, avec une grande initiale ornée.

Une copie d'Institutiones grammaticae de Priscien de Césarée (British Library, Harley MS 2763, f. 76r)

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Domaine public dans la plupart des pays à l'exception du Royaume-Uni.

Du latin classique au latin médiéval 

Au Moyen Âge, le latin est souvent perçu comme une langue artificielle car elle est très éloignée des langues parlées dans la vie quotidienne. Il est vrai que le latin était à l’origine réservé à un usage savant comme la littérature ou les actes officiels. Cette situation n’est pas très différente de celle de l’Antiquité. Le latin classique que les étudiants apprennent le plus souvent de nos jours, tel qu’il s’est transmis dans les œuvres de Virgile (70-19 av. J.-C.) ou de Cicéron (106-44 av. J.-C.), est lui-même différent du latin usuel que parlait le citoyen romain moyen. 

Que ce soit dans l’Antiquité ou au Moyen Âge, la forme savante du latin dans laquelle sont écrits les sermons, les lettres et les poèmes, suit les règles établies par les grammairiens et les écrivains précédents. La poésie d’un auteur comme Raban Maur (780/81-856) n’aurait pas posé de difficultés majeures de compréhension à un Romain du Ier siècle, mis à part certains termes de son lexique. 

Raban Maur, De Laudibus sanctae crucis

Une page illustrée dans un manuscrit du XIe siècle des Louanges de la Sainte Croix de Raban Maur.

Un poème figuré, écrit en latin et présenté dans une mise en page complexe, inspirée d’une tradition antique consistant à disposer les mots et les phrases à l’intérieur de figures (BnF, Latin, 11685, f. 5v)

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Dans la mesure où les auteurs médiévaux s’exprimant en latin continuent à se référer aux textes de grammaire de l’Antiquité tardive, les bases du latin demeurent les mêmes que sous l’empire romain. Les changements affectant la langue varient beaucoup d’une période ou d’une région à l’autre. Alors que la forme grammaticale (morphologie) des désinences des verbes, des adjectifs et des noms reste plus ou moins la même, les changements les plus spectaculaires concernent l’orthographe des mots, la structure des noms ou des phrases (syntaxe), et le vocabulaire. Les termes ecclésiastiques inconnus des auteurs latins préchrétiens et les mots importés des langues vernaculaires locales sont intégrés à la langue latine. Ainsi, dans la vie d’Æthelwold de Winchester (904/09-984) écrite par Ælfric (vers 955 – vers 1010), nous trouvons le mot anaphus, « hanap, coupe à boire », mot d’emprunt dérivé de l’anglo-saxon hnœp.

Qu’est-ce que le latin médiéval ?

Au Moyen Âge, le latin est une langue multiple : quand on parle du latin « médiéval » en l’opposant au latin « classique », on classe artificiellement dans la même catégorie des milliers de textes et d’auteurs en les définissant par ce qu’ils ne sont pas. Cela mène à l’idée largement répandue que le latin médiéval n’est autre qu’une forme avilie du latin, dans laquelle certaines règles ne sont pas appliquées. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité : en réalité, ce sont les règles fixées par les grammairiens tardo-antiques qui ont assuré la continuité remarquable du latin tout au long du Moyen Âge. 

Les différences entre les textes latins du VIIIe et du XIIIe siècle sont beaucoup moins importantes que celles que l’on trouve dans les textes français ou anglais de la même période. Certes, le latin a évolué, mais dans une moindre mesure que les langues vernaculaires qui ne bénéficiaient pas de grammaires écrites. Le latin a pu intégrer des changements tout en restant du latin, identifiable comme tel : il a pu absorber du vocabulaire nouveau de l’irlandais ou des langues romanes, par exemple, mais ce vocabulaire était généralement soumis aux règles grammaticales latines ; il a simplifié des syntaxes complexes sans jamais renoncer complètement à celles-ci. De même, l’orthographe reflétait un équilibre entre la prononciation modifiée et le texte écrit. 

Les Romains de l’Antiquité comme Cicéron, Virgile ou Ovide auraient aisément pu lire la plupart des textes de littérature latine médiévale, quand bien même la lecture à voix haute d’un Northumbrien du VIIIe siècle leur aurait posé quelques problèmes de compréhension. Plutôt que de distinguer un fossé entre le latin « classique » et le latin « médiéval », il est préférable de parler simplement du latin.  

Lectures complémentaires

Medieval Latin : An Introduction and Bibliographical Guide, sous la direction de F. A. C. Mantello et A. G. Rigg, Washington, DC, 1996.

Greti Dinkova-Bruun, « Medieval Latin », dans A Companion to the Latin Language, sous la direction de James Clackson, Oxford, 2011, p. 284-302, consultable en ligne à l’adresse suivante : https://www.academia.edu/4109901/Medieval_Latin_Chapter_17_Dinkova_Bruun

Richard Ashdowne et Carolinne White, « Introduction », dans Idem, Latin in Medieval Britain, Oxford, 2017, p. 1-57.

  • Cillian O’Hogan
  • Cillian O’Hogan est professeur assistant de latin médiéval à l’Université de Toronto, où il s’est spécialisé dans la poésie latine de l’Antiquité tardive et dans la transmission et les mutations de la littérature classique durant le haut Moyen Âge. Il a publié des travaux sur les poètes latins tardifs Prudence et Claudien, de même que sur la traduction irlandaise médiévale de l’œuvre du poète épique latin Lucain. Il travaille en ce moment à un livre sur l’histoire de la lecture dans l’Occident latin à la période tardo-antique. Il a précédemment été conservateur des Études classiques et byzantines à la British Library.